Le récit de Bruno

Aïr Ténéré : un désert à classer au patrimoine de l'Humanité

Bruno a raison, l'Aïr-Ténéré est un lieu magique qui a bien mérité son inscription en 1991 au patrimoine mondial de l'UNESCO. A lire Bruno, on se demande s'il n'a pas réussi à trouver "La montagne aux écritures" [Frison-Roche à lire ou relire d'urgence - à la suite de "La piste oubliée"]. Les photos de Bruno sont .
Le Niger est pauvre écrivais-je dans mon dernier message, mais comme me le fit valoir à plusieurs reprises mon ami Sam de Niamey, le Niger a des potentialités. Son désert en est une, une superbe opportunité pour une activité touristique de premier ordre, tant ce désert est riche en panoramas fabuleux et en authentique culture touareg, et ce d’autant plus que les agences touristiques d’Agadez ont le savoir-faire et le professionnalisme (pour preuve l’impeccable semaine que nous venons de passer entre Aïr et Ténéré) pour développer cette ressource… si les compagnies charter décidaient de desservir Agadez à un rythme supérieur à l’unique vol hebdomadaire actuel.

Cette semaine de désert rompait singulièrement avec ma balade africaine : je retrouvais quatre amis (Pierrot, Jean-Marc, Bruno, Sabine), nous étions pris en charge par une agence de tourisme, nous avions un programme quotidien bien précis, nous roulions en 4x4… Aller à l’aéroport accueillir les amis et voir leurs sympathiques visages souriants de l’autre côté du mur avant le contrôle de police avait déjà quelque chose d’excitant, l’excitant des retrouvailles. Et puis, lorsque quelques heures plus tard, ils sortirent de leurs sacs le Pastis, le saucisson du Val d’Aoste, le munster des Vosges et le cubitainer de Bordeaux… l’excitation était à son comble !

D’excellentes conditions donc pour nous engouffrer, sous la direction de notre guide Ima (à recommander, très professionnel), sur les pistes du désert absolu. Cela commence par une sorte d’étape de liaison un peu harassante pour rejoindre le petit bourg d’Iférouane à l’extrême nord de la région. Iférouane, je me souvenais – d’un premier passage ici en 1985 – d’un ensemble de quelques maisons en pisé servant de refuge à quelques rares nomades sédentarisés et d’un poste de police où l’on se faisait tamponner son passeport avec la mention « Vu à Iférouane » au cas où l’on se perdrait ensuite dans le grand Ténéré… Le poste de police existe toujours, mais il faut désormais le chercher dans l’une des rues de la petite ville qu’est devenu Iférouane, avec ses boutiques, son petit musée du désert, son centre d’artisanat, sa garnison, ses jardins (qui expliquent le développement du bourg). Après le premier bivouac, on reprend la piste vers l’Est. Au rythme de notre descente de l’oued, les montagnes noires se couvrent de plus en plus distinctement d’une fine couche de sable, comme des Alpes poudrées de la première et timide chute de neige. À mesure que l’oued s’élargit, à l’horizon, dans une brume zénithale, on croit apercevoir des formes vagues qui se précisent, comme par mirages, en une chaîne de majestueuses dunes de sable presque blanc : le grand Ténéré nous accueille au loin.

Progressivement les véhicules quittent la caillasse pour le sable et, sans que l’on s’en soit aperçu, on circule sur un plateau totalement ensablé en direction de ces fabuleuses cimes qui trônent en haut des cordons de dunes, cordons s’enchaînant, se surajoutant, se multipliant pour former un massif gigantesque où, au bout d’un moment d’observation, on imagine apparaître des remontées mécaniques, des couloirs d’avalanche, des combes à descendre en hors-piste… Arrivés au pied de la montagne de sable, on revient à une réalité plus physique lorsque les 4x4 nous abandonnent à notre ascension du jour, les premiers pas sont alertes, puis, avec la pente, il faut chercher, à sa couleur notamment, le sable le plus dur, le plus porteur, car rien n’est pire que de vouloir gravir une dune lorsque le sable file sous (et dans) les chaussures. On cherche entre deux crêtes le passage qui demandera le moins d’effort, on souffle un peu, on sue même bien que ce soit déjà la fin de l’après-midi ; et finalement, lorsque le sommet est atteint, après être restés médusés un instant par l’immensité qui s’ouvre à notre regard à perte de vue (sauf à l’Ouest où l’on est bloqué par le massif granitique d’Adrar Chiriet), on se prête facilement au jeu qui consiste à dévaler la pente la plus raide à toute allure en trébuchant pour terminer la glissade en roulé-boulé… et il faut remonter pour admirer le coucher du soleil. Du spectacle des dunes à l’infini, on passe alors au plaisir du bivouac dans le sable, autour du feu, et sous la coupole céleste commentée avec passion et expertise par Bruno n°2, dit B2 (venu avec une lunette pour mâter les planètes), on s’endort alors entre les Pléiades, Orion, le Bouvier et Neptune…

L’étape suivante doit nous mener à un deuxième palais de sable : la Pince d’Arakao. Pour s’y rendre, la route des sables est longue et il faut toute une expertise, lorsqu’un verrou se présente dans l’itinéraire, pour choisir la dune à franchir, son sens d’attaque et son point de passage. Mais pour les chauffeurs, pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour deviner le point où la dérivée s’annule… Tout est dans le doigté, l’œil et la pression sur l’accélérateur. Une fois le verrou négocié, on se trouve alors généralement sur une vaste plaine de sable qui longe le cordon de dunes, les 4x4 prennent de la vitesse, on ne roule plus alors, on navigue, comme des voiliers poussés par un vent de force sept. Les véhicules glissent et tanguent d’une trace à l’autre, au loin on perçoit dans la brume une houle qui soulève de grosses déferlantes : avec la vitesse le cordon de dunes semble en effet se mouvoir et donner l’image de la haute mer. Et lorsque Ima fait signe de stopper la course en haut d’une dune, on met pied à terre pour se rendre compte que les flots de sable jaune blanchâtre nous ont envahis sur 360 degrés… De quoi en perdre son Nord. On aimerait presque alors être perdu pour commencer la grande aventure « survie en Ténéré ». Perdus où ? On est désormais nulle part, rien de tangible nous raccroche à une quelconque réalité… Du sable, rien que du sable et toujours du sable…

Mais Ima veille, ce n’est pas nulle part que nous devons faire étape, mais à Arakao. Arakao, on y accède par un verrou de petites dunes qui s’ouvre sur un gigantesque cirque d’arêtes montagneuses granitiques, un cercle parfait comme un cratère de volcan ou une empreinte de météorite, un cercle cependant imparfait puisque ouvert par une petite passe où depuis des milliers d’années le vent d’Est a patiemment soufflé des vagues de sables fins, sables qui sont venus former un fabuleux cordon de dunes de trois cents mètres de haut contre la face sud intérieure du cirque. Irrésistiblement, ces crêtes parfaites attirent le randonneur qui, après une bonne heure de grimpette, arrive en haut de cette merveille géographique et entreprend une ballade sur les arêtes effilées qui s’enchaînent presque sans fin. Le soir arrivant, les formes souples et courbes des crêtes et des arêtes tracées à la perfection par Eole donnent un spectacle où l’œil masculin se met à deviner ici une croupe féminine, ici une gorge d’une généreuse poitrine, plus loin un creux de cou finement dessiné, là-bas de longues et fines cuisses venant s’achever dans un triangle d’ombre… Mais les ombres disparaissent avec le soleil, et il ne reste alors plus qu’à attendre la nuit noire du bivouac pour rêver à ces formes envoûtantes…

Le désert du Niger, c’est aussi les vastes regs de pierres volcaniques de l’Aïr, les grands oueds verdoyants où les pasteurs nomades touaregs vivent comme des gardiens du désert, les jardins d’orangers et de pamplemoussiers de Timia, mais cela je vous laisse le découvrir par vous-même lors de votre prochain voyage au Niger…
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