Le récit de Bruno

De volcans en îles

De Madagascar, Bruno reprend son itinéraire là où il l'avait laissé avant sa trêve estivale malgache. Des fauves aux poissons clown, des volcans endormis ou en colère aux lagons... De bien belles choses pour redonner quelques couleurs à un automne bien gris ! Le tout en images...
Les volcans et les îles ont quelque chose de particulier dans la géographie physique, je ne sais pas pourquoi ce sont des lieux qui fascinent. Prenez les deux principales îles malgaches, Nosy Be et Sainte-Marie, elles ne représentent sans doute qu’un millième du territoire malgache, pourtant elles aimantent la grande majorité des visiteurs étrangers (certains y atterrissent et en repartent sans avoir vu autre chose du pays). Et que dire du Kilimandjaro où se précipitent des norias de randonneurs venues spécialement, alors que son ascension n’a rien de véritablement extraordinaire si ce n’est le fait d’aller au sommet de l’Afrique. Je n’ai pas coupé à cette fascination.

Remisant mon vélo à Arusha, avec Denis et Jez arrivés de France, nous avons pris la route en direction des volcans de la Rift Valley. Après deux cents kilomètres de belle route qui nous éloignaient du temps maussade (Arusha est établi sur les pentes du Mont Meru et subit un effet de fœhn : brouillard et pluie sur la ville alors que sur le versant opposé, côté Kenya, les pentes du Meru s’ouvrent sur un quasi désert – j’en sais quelque chose pour l’avoir traversé à vélo en venant de Nairobi), notre quatre-quatre s’attaquait à la piste qui grimpe sur le bord du fameux cratère Ngorongoro, pour redescendre aussitôt, par une piste abrupte et caillouteuse, au fond de la caldera. Entourés par la falaise circulaire du volcan, nous débarquons alors dans une vaste plaine de savane sèche et fauve qui s’étend à perte de vue et forme une formidable arène de vingt kilomètres de diamètre, une arène sans toréador, une arène, donc, giboyeuse et bien paisible. En roulant tranquillement à travers cette savane, on assiste en effet à une véritable revue nonchalante de la faune africaine : d’innombrables zèbres, zébus, gnous, des gazelles de Thomson moins nombreuses, des éléphants cachés dans la partie boisée du cratère, des phacochères en veux-tu en voilà, des hippopotames envasés, un rhinocéros endormi, une hyène furetant, un chacal doré fuyant, quelques rares grands cervidés (waterbuck et hartbeest), trois lionnes digérant un zèbre capturé depuis peu, des babouins badins, des outardes se dandinant, de superbes grues huppées, un aigle planant, des vautours à l’affût, une belle pintade au col bleuté, des couples d’autruches… quant aux girafes et aux singes “colobus noir et blanc”, nous les avions vus la veille près d’Arusha. À traverser du Nord au Sud le Kenya puis la Tanzanie, il eut été fort étonnant que je ne succombasse point à l’attrait du safari animalier ; avec le Ngorongoro, c’était fait !

Après le volcan-safari, la balade se poursuivit à pied. Une journée ne fut pas de trop pour arpenter le cratère Olmoti, plus petit mais plus sauvage que le Ngorongoro. Ici, point de piste de quatre-quatre et les sentiers ressemblent à des sentes de moutons qui se perdent dans une sorte de garrigue africaine ; pour atteindre le sommet de l’anneau du volcan, nous nous faufilons péniblement dans un massif de bosquets à hauteur d’homme, heureusement non épineux mais fatalement griffant et parfois urticants, ponctué de quelques arbres qui nous servent de points de rassemblement. On se verrait bien jouer de la machette pour mieux avancer car, ni l’épée à la ceinture de notre guide guerrier Massaï, ni sa lance pointue ne seront mises au service de notre progression. Le retour se fera plus facilement à travers la savane de la caldera : des touffes d’herbes sèches où paissent tranquillement des zèbres.

Après le volcan-friche, une longue journée de randonnée nous attend à travers une lande d’herbe rase jaunie. Un long faux plat, puis une descente lente dans une sorte de dépression et une remontée plus rapide vers un hameau Massaï : quelques cases rondes en mauvais torchis entourées d’une barrière de longs bouts de bois plantée serrés les uns contre les autres pour mettre le bétail à l’abri des fauves. On se demande alors de quoi peuvent vivre ces Massaïs apparemment sédentarisés ici puisqu’il y a une école en dur. Sur notre flanc droit, nous longeons une petite chaîne de montagne minérale, les pentes des cônes de déjection en hyperboles fuyantes et parfaites font penser aux vallées himalayennes du Zanskar. Après un petit ressaut, en haut duquel nous avalons notre
lunch box, le sentier, mieux marqué, nous mène au bord d’un précipice que l’on découvre par hasard tant il est bien caché derrière un rideau d’arbres de toutes tailles. Nous sommes en haut du cratère Empakaai : à travers les branches entremêlées nous découvrons tout en bas un vaste lac. Quelques centaines de mètres plus loin, le panorama se précise : un cercle parfait de forêt primaire vert foncé, sur un dénivelé de trois cents mètres, entoure une fine bague rose et blanche qui délimite le lac circulaire vert bouteille légèrement écaillé par les rayons du soleil. Il ne nous faut que quelques minutes pour dévaler, à travers la forêt touffue, le sentier en zigzag bordé de superbes ficus gigantesques, envahis de lianes pour le plus grand plaisir des singes bleus du coin, ou d’autres arbres plus mystérieux des branches desquels pendent, en étoupe, des cheveux d’anges verts de gris. En bas, la bague se métamorphose en une colonie de flamants roses agglutinés sur l’extrême bord du lac, là où le sel et les algues s’offrent en pâture. La beauté du site nous rend pantelants, muets et extatiques un moment, la plénitude et/ou la magie volcanique nous plongent dans une rêverie d’un bivouac sur la petite grève au cours duquel, prisonniers du cercle de forêt dense, du lac alcalin et de la merveilleuse voie lactée, nous serions les spectateurs d’un rituel où les flamants danseraient avec les elfes, gnomes et autres esprits de la nuit africaine…

Après le volcan-lac, nous partons établir notre camp dans une belle forêt d’acacias jaunes, l’étape est pénible car nous marchons dans une couche, jusqu’à la cheville, de fine poussière volcanique grise qui, soulevée, vient badigeonner notre front suant, colmater nos narines et irriter nos yeux chassieux. Le Coca-Cola trouvé dans un petit village Massaï apparaît alors comme une vraie récompense divine tombée du ciel. Les bracelets achetés à la jeune Massaï sont aussi, pour elle, une récompense de son aménité et de son beau et franc sourire. Mais, la vraie récompense, pour nous, c’est l’apparition du cône parfait du Ol Doinyo Lengai.

De l’épaulement qui surplombe le camp d’un côté et la plaine de l’autre, alors que le soleil de fin d’après-midi fait surgir des ombres sur les vallons qui jouxtent la forêt à notre gauche, nous nous asseyons pour admirer ce volcan fièrement dressé et posé sereinement sur la plaine. Ses pentes sont recouvertes de coulées blanches de lave solidifiée qui alternent avec des portions plus grises et d’autres couvertes de végétation. De son sommet pointu à peine décapité jaillit par intermittence un gros panache de fumée dense et grise, presque noire, qui s’élève tout droit haut dans le ciel avant de bifurquer à l’Ouest sous l’effet du vent d’altitude. Il n’y a pas de doute, il est bel et bien actif ce volcan… pour notre plus grand bonheur car la fascination des volcans réside bien dans le fait que, actifs, ils entrouvrent le mystère du ventre de la terre… pour notre plus grande déception car cette activité récemment redoublée en interdit administrativement l’accès, or cette ascension devait être la cerise sur le gâteau de notre semaine de randonnée. Le Ol Doinyo Lengai restera donc, pour nous, inexpugnable, et le lendemain nous marcherons à son pied, le regard le plus souvent porté à sa tête, à travers une zone assez désertique, en avançant péniblement dans du sable volcanique gris et en recevant pendant un instant une belle pluie de cendres tièdes. Mais cette marche comme la balade du surlendemain en haut de la falaise qui domine à la fois le lac Natron et le Ol Doinyo Lengai ne seront que de très pâles succédanés de l’ascension nocturne qui devait nous mener, au soleil levant, en haut de ce cône parfait et au bord de son cratère bouillonnant, grondant et crachant.

Les îles… ah ! les îles ! Je vous avais promis, dans un précédent message, de vous parler de l’île de Sainte Marie à Madagascar, alors, pour ne pas tomber dans la palinodie, voilà en quelques mots. Sainte Marie est un petit paradis, un paradis qui se mérite car pour y accéder il faut passer en bateau la dangereuse barre de Soanierana-Ivongo. Par chance, pour moi, la mer était calme et la traversée fut ponctuée de quelques fantastiques sauts de baleines à bosse. On accoste à Sainte-Marie dans un tout petit port, autour duquel s’alignent les quelques petites maisons (commerces, hôtels, restaurants, administrations diverses…) qui constituent la “capitale” san-marienne. C’est cela le charme de l’île, elle est peu peuplée, profondément tranquille et pas encore totalement envahie par les infrastructures touristiques. Lorsque l’on prend, à vélo, la petite route du nord, on chemine tranquillement, sans craindre un véhicule fou, à l’abri des cocotiers et d’autres essences tropicales forestières, car au-delà de la route côtière c’est la forêt presque laissée à elle-même. La route longe une côte décousue où les petites criques couleur menthe à l’eau sont le refuge des pirogues des pécheurs et non des baigneurs occidentaux. Après une quinzaine de kilomètres, la route laisse la place à une piste, une piste exigeante car ponctuée de raidillons caillouteux difficiles à conquérir (l’un me fera chuter). Mais sorti de ces derniers, rouler sur ce parcours de sable bien tassé est agréable ; on traverse quatre ou cinq villages de pêcheurs d’un urbanisme très particulier : des maisons de bois sur pilotis alignées au cordeau de chaque côté de la piste qui, ici, ressemble à un terrain de boules lyonnaises que l’on hésite à fouler (un sol de sable tassé, extrêmement plat, et incroyablement bien balayé de la moindre feuille ou brindille tombée des arbres). Finalement, on aboutit, après une petite quarantaine de kilomètres de pédalage, au bout du bout de l’île, à la cocoteraie Robert où l’on entre alors dans le paradis terrestre : un grand bâtiment au toit de chaume offre le refuge au cycliste, une timide serveuse lui apporte une bière bien fraîche, l’ombre, le silence et les effluves de vanille séchant lui font oublier l’épreuve de la piste. Après le temps du repos et pendant que le déjeuner mijote, la promenade, dans la plantation aérée de cocotiers puis sur l’immense plage de sable blanc déserte bordant une mer émeraude infinie, constitue le plus merveilleux apéritif visuel ; le mérou au curry-coco que l’on déguste au retour de la balade est plus qu’un régal, c’est une invitation à poser ses valises (ses sacoches) à jamais…

Plein sud, une autre raison de revenir à Sainte-Marie ! Sainte-Marie est toute allongée comme un I a l’envers et le point, à l’extrême sud, se nomme l’île aux Nattes. On y accède en pirogue en cinq minutes et, de là, en quelques heures, on peut parcourir l’îlot à pied, à travers la forêt éclaircie, par de petits sentiers qui relient les habitations dispersées de chaque côté de la minuscule butte où est érigé un vieux phare abandonné. Ici, une vie traditionnelle agricole côtoie apparemment en plaine harmonie l’activité touristique ; on peut en effet loger dans l’un des nombreux bungalows qui ponctuent le tour de l’île, parfois en bordure de mangrove, parfois le long de superbes plages de cartes postales, toujours à l’abri des palmes des cocotiers. Et lorsque l’arc-en-ciel apparaît avec la courte pluie de fin d’après-midi qui rafraîchit la chaude journée, là encore on se dit qu’il ferait bon de prendre sa retraite ici…

Zanzibar, une autre île de l’Océan Indien, tanzanienne celle-ci, une autre ambiance… nous débarquons en effet en plein Ramadan sur cette vaste île musulmane à 99%. Stone Town, la capitale, est assez déserte, beaucoup de boutiques (sauf celles dédiées aux touristes) sont fermées et il faut s’habituer à croiser des femmes-corbeaux. Mais cela n’empêche pas que la ville réserve un véritable charme à ses visiteurs. La vieille ville est en effet un joli dédale de petites ruelles, comme dans une médina, où il fait bon traîner jusqu’à s’y perdre. Quelques vieux bâtiments rénovés dévoilent un certain charme avec leurs grandes façades coloniales à balcons et, surtout, leurs superbes portes massives en bois. Nous logeons d’ailleurs une nuit dans une
guesthouse très cosy ; la chambre est haute de plafond (avec poutres apparentes), meublée avec soin de mobilier en bois ciré se mariant bien avec les longues tentures aux tons automnaux, éclairée par des appliques en fer forgé filtrant la lumière indirecte par de petits trous ; aux murs, des sous-verre de photos noir et blanc de la Zanzibar du début du siècle dernier rappellent l’importance de cette île dans le concert des nations occidentales.

Sorti de la ville, Zanzibar propose surtout ses plages. Nous avons goûté à celle du nord-ouest, une plage sans rien d’exceptionnel, mais de là un long cabotage sur une mer houleuse permet d’accéder à la barrière corallienne de l’île de Mnemba. Une fois de plus la visite aquatique au tuba m’a enchanté avec l’observation de poissons de toutes les couleurs – des verts et bleus, de jaunes et noirs, des bleus mouchetés de jaune, des jaunes unis, des gris argent, des grenats…– de gros bouquets de coraux de toutes formes, de superbes étoiles de mer bleues… et tout cela dans un site assez exceptionnel, Mnemba étant un tout petit îlot de verdure entouré d’une plage de sable blanc immaculé qui tranche avec le bleu du lagon et le vert de la forêt tropicale.

C’est une fois que les amis eurent regagné la France que je visitai le sud de l’île, à vélo. À cheminer ainsi à travers l’île, on s’aperçoit que, loin du tourisme concentré sur les plages, elle est un centre d’activité agricole à part entière. On traverse en effet de nombreux villages de maisons en bois, installées sous des plantations de cocotiers et entre des bananiers, avant d’atteindre la côte sud-est, côte qui a pour particularité d’avoir un bord de mer se retirant très loin au large à marée basse, laissant ainsi apparaître un long banc de sable blanc de plusieurs centaines de mètres délimité à l’horizon par le large trait du lagon émeraude, au-dessus duquel s’entassent trois autres couches de couleurs : les vagues blanches de la barre, la haute mer bleu roi et le ciel bleu pâle. Lorsque vous vous abandonnez devant le spectacle de cette toile peinte au couteau, confortablement avachi dans un transat sous les cocotiers, vous réalisez alors que vous êtes dans l’oeuvre du maître, ou dans la carte postale, et qu’il ne faut plus bouger. Mais il me fallait quitter cette île de tranquillité de l’Océan Indien pour rejoindre d’autres plages, celles bordant le Lac Malawi… un bon millier de kilomètres à vélo m’attendaient donc…
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