La route
dimanche 15 octobre 2006
Bruno est venu en Afrique pour rouler, alors on
imagine une certaine impatience à tâter de
l'asphalte africain... et se l'approprier.
La route,
mon quotidien. Le ruban noir comme point de mire.
De Dakar à St Louis, la route c'est une belle
Nationale bitumée, large, rectiligne, plate. Plus
on remonte vers le Nord, moins la campagne est
verdoyante. Après la vaste forêt au sortir de
Dakar, progressivement les cocotiers
disparaissent et les baobabs s'espacent, l'ombre
se fait plus précieuse. La Route Nationale c'est
aussi un chapelet de petits, ou plus gros,
bourgs-rue. Le point central c'est l'arrêt des
taxis Peugeot et des taxis collectifs Mercedes ;
là, on trouve toujours du monde et toujours la
même série de boutiques : le réparateur de pneus,
l'épicerie "Maggi" ou "Nescafé", le télé-centre
(téléphone), les étals du marché animés ou vides
selon les jours, l'atelier de soudure, le salon
de coiffure, parfois la station service ; mais,
pour tout dire, du fait du jeûne du ramadan, tout
ce petit monde est bien inerte et rien n'incite à
traîner dans ces villages sans âmes, ces villages
de camionneurs, ces villages de passage dont
l'existence semble tenir à la seule présence de
la route. Alors on la reprend, la route ; à vélo,
le souffle de la vitesse rend la température
acceptable, le seul danger vient des
semi-remorques qui frôlent l'exotique deux-roues
(ici, point de vélo, point de moto, point de
mobylette... à part moi !). Aux hérissons et
renards écrasés des Vosges se substituent des
petits varans ventrus. La route est lisse,
l'allure est bonne, bientôt l'étape.
Mais parlons plutôt de la route du Nord, lorsque la Nationale n'en porte plus que le nom. Lorsque l'on quitte St Louis, on comprend qu'un nouveau monde s'entrouvre ; par touches, la route se dessine alors alternativement entre deux larges bandes de sable puis entre deux horizons d'une lande sèche peu arborée ; de la chaleur humide du bord de mer, on passe à une bonne grosse chaleur sèche, un couvercle qui s'abat d'un ciel de plomb. On croise alors les premiers campements peuls un peu en retrait de la route, quelques cases au toit de chaume grise, un parc à chèvres, des gamins qui crient "toubab, toubab... donne moi l'agent" (sic, sans R). A chaque campement, sur le bord du goudron, quatre piquets soutiennent la toile d'un vieux sac de riz, un abri de fortune pour l'attente du taxi-brousse, pour le repos du cycliste plus exceptionnellement. Après Richard Toll, on prend conscience sans hésitation que l'on est entré dans le Sahel. La route est plus étroite, le bitume est craquelé, les premiers nids-de-poule ralentissent les véhicules devenus rares. Le paysage se décline à partir de cinq tons francs et uniformes : l'anthracite de la route, le grenas latéritique des bas-côtés, le jaune paille de la plaine jusqu'à l'infini, le vert olive des acacias et des petits arbustes dispersés, le gris lourd du ciel. Les plus gros villages ont pris racine sur des espaces plus cléments : des sortes de dunes couvertes d'une forêt d'acacias qui fait penser à une forêt de pins parasols landaise.
Dans ce presque désert, il faut avancer, pédaler, toujours pédaler ; tant que la route est plate, c'est avec le sourire et avec les petits signes de la main aux enfants qui crient ; dès que cela monte un peu, il faut penser à ralentir pour ne pas griller ses batteries et perdre un demi-litre de sueur en une côte, on hésite alors à quitter le guidon pour un "nangadef" supplémentaire, ce qui énerve les enfants. Après trois heures de route, il faut se rendre à l'évidence : dans le Fouta, l'adversaire du cycliste, ce n'est pas la chaleur, c'est le vent. Ce vent fort, chaud et de face qui, pour célébrer la fin de l'hivernage, arrive tout droit du désert mauritanien. Les bouffées de chaleur viennent s'engouffrer sous le maillot et sèchent la sueur à peine apparue, par touches successives elles se plaquent comme un baume doux mais trompeur sur le visage. Et lorsque l'on n'y tient plus, il faut raison garder et s'arrêter.
A Thillé Boubakar, un peu avant midi, la chance ou le flair me fait poser pied à quelques pas d'une cantine inespérée en ce temps de ramadan. Presque cachés derrière une boutique, quelques piquets de bois soutiennent un vague toit en bambou, au sol, à même le sable une natte trouée est posée, quelques papiers gras et sacs de plastique volettent et soulèvent la poussière, la jeune fille est souriante, elle porte un petit foulard jaune pâle, elle resserre son boubou et se lève : « tu veux manger ? » ; « oui, si c'est possible » ; « c'est possible, mais faut attendre, c'est pas prêt, assieds-toi ». Une chaise plastique est apportée ; dans l'angle un simple foyer fume à peine, c'est un petit tonneau métallique posé sur le sable où a été faite une ouverture pour enfiler les bouts de bois et pour donner du tirage, une grosse casserole de fonte au cul carbonisé laisse échapper un peu de vapeur, y mijotent patates douces, carottes, oignons, choux, courges et morceaux de poissons ; la jeune fille pile quelques piments, un oignon et deux cubes Maggi dans un beau pilon en bois sculpté, pour la sauce ; la mère lave le riz dans une bassine en aluminium et d'une main experte filtre l'eau pour ne laisser s'échapper aucun grain... le repas sera succulent et dans la bonne humeur des blagues que je ne comprends pas, suivi d'un thé vert à la mode saharienne (la Mauritanie est toute proche, là juste de l'autre côté du fleuve)... un repas seulement perturbé par les gamins qui viennent m'informer tout sourire que mon pneu arrière est crevé...
Il est donc bien temps de repenser à la route, temps de sortir le matériel de réparation, temps de désinstaller et de réinstaller tout le barda sur la mule mécanique, temps de demander la route, la route qui jusqu'à Gamadji Sari - l'étape du jour prévue - est encore longue, sera éprouvante, sans fin, à contre-vent, trop longue, trop chaude... et juste avant la nuit, ce sera "Les jardins du Fouta", chez Mame et Joseph, l'oasis attendue, espérée, sollicitée, rêvée, priée...
Mais parlons plutôt de la route du Nord, lorsque la Nationale n'en porte plus que le nom. Lorsque l'on quitte St Louis, on comprend qu'un nouveau monde s'entrouvre ; par touches, la route se dessine alors alternativement entre deux larges bandes de sable puis entre deux horizons d'une lande sèche peu arborée ; de la chaleur humide du bord de mer, on passe à une bonne grosse chaleur sèche, un couvercle qui s'abat d'un ciel de plomb. On croise alors les premiers campements peuls un peu en retrait de la route, quelques cases au toit de chaume grise, un parc à chèvres, des gamins qui crient "toubab, toubab... donne moi l'agent" (sic, sans R). A chaque campement, sur le bord du goudron, quatre piquets soutiennent la toile d'un vieux sac de riz, un abri de fortune pour l'attente du taxi-brousse, pour le repos du cycliste plus exceptionnellement. Après Richard Toll, on prend conscience sans hésitation que l'on est entré dans le Sahel. La route est plus étroite, le bitume est craquelé, les premiers nids-de-poule ralentissent les véhicules devenus rares. Le paysage se décline à partir de cinq tons francs et uniformes : l'anthracite de la route, le grenas latéritique des bas-côtés, le jaune paille de la plaine jusqu'à l'infini, le vert olive des acacias et des petits arbustes dispersés, le gris lourd du ciel. Les plus gros villages ont pris racine sur des espaces plus cléments : des sortes de dunes couvertes d'une forêt d'acacias qui fait penser à une forêt de pins parasols landaise.
Dans ce presque désert, il faut avancer, pédaler, toujours pédaler ; tant que la route est plate, c'est avec le sourire et avec les petits signes de la main aux enfants qui crient ; dès que cela monte un peu, il faut penser à ralentir pour ne pas griller ses batteries et perdre un demi-litre de sueur en une côte, on hésite alors à quitter le guidon pour un "nangadef" supplémentaire, ce qui énerve les enfants. Après trois heures de route, il faut se rendre à l'évidence : dans le Fouta, l'adversaire du cycliste, ce n'est pas la chaleur, c'est le vent. Ce vent fort, chaud et de face qui, pour célébrer la fin de l'hivernage, arrive tout droit du désert mauritanien. Les bouffées de chaleur viennent s'engouffrer sous le maillot et sèchent la sueur à peine apparue, par touches successives elles se plaquent comme un baume doux mais trompeur sur le visage. Et lorsque l'on n'y tient plus, il faut raison garder et s'arrêter.
A Thillé Boubakar, un peu avant midi, la chance ou le flair me fait poser pied à quelques pas d'une cantine inespérée en ce temps de ramadan. Presque cachés derrière une boutique, quelques piquets de bois soutiennent un vague toit en bambou, au sol, à même le sable une natte trouée est posée, quelques papiers gras et sacs de plastique volettent et soulèvent la poussière, la jeune fille est souriante, elle porte un petit foulard jaune pâle, elle resserre son boubou et se lève : « tu veux manger ? » ; « oui, si c'est possible » ; « c'est possible, mais faut attendre, c'est pas prêt, assieds-toi ». Une chaise plastique est apportée ; dans l'angle un simple foyer fume à peine, c'est un petit tonneau métallique posé sur le sable où a été faite une ouverture pour enfiler les bouts de bois et pour donner du tirage, une grosse casserole de fonte au cul carbonisé laisse échapper un peu de vapeur, y mijotent patates douces, carottes, oignons, choux, courges et morceaux de poissons ; la jeune fille pile quelques piments, un oignon et deux cubes Maggi dans un beau pilon en bois sculpté, pour la sauce ; la mère lave le riz dans une bassine en aluminium et d'une main experte filtre l'eau pour ne laisser s'échapper aucun grain... le repas sera succulent et dans la bonne humeur des blagues que je ne comprends pas, suivi d'un thé vert à la mode saharienne (la Mauritanie est toute proche, là juste de l'autre côté du fleuve)... un repas seulement perturbé par les gamins qui viennent m'informer tout sourire que mon pneu arrière est crevé...
Il est donc bien temps de repenser à la route, temps de sortir le matériel de réparation, temps de désinstaller et de réinstaller tout le barda sur la mule mécanique, temps de demander la route, la route qui jusqu'à Gamadji Sari - l'étape du jour prévue - est encore longue, sera éprouvante, sans fin, à contre-vent, trop longue, trop chaude... et juste avant la nuit, ce sera "Les jardins du Fouta", chez Mame et Joseph, l'oasis attendue, espérée, sollicitée, rêvée, priée...
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