Petite pause à Bobo-Dioulasso
vendredi 01 décembre 2006
Les kilomètres s'accumulent, la rupture du départ
est maintenant loin... C'est le moment où Bruno
pourrait commencer à "s'africaniser" et nous
surprendre. Serait-il sur le point de devenir un
grand chasseur africain ? Il semble avoir un bon
professeur et
être à bonne école...
Bobo-Dioulasso, 1er
décembre. Deux mois déjà de chevauchée cycliste,
une bonne vingtaine de crevaisons, deux pneus
éclatés (dont un pneu malien qui a tenu tout au
plus dix jours), 2.204 kilomètres au compteur du
vélo, me voilà arrivé au pays des Hommes Intègres
(Burkina Faso) et je ne vous ai pas donné
beaucoup de nouvelles ces jours derniers. Mon
dernier message indiquait que j'étais arrivé à
Bamako, mais que vous dire de cette vaste
capitale où je voulais avant tout me reposer
après les pistes assez fatigantes de l'Ouest
malien ? Qu'à part une visite intéressante du
petit musée national (belle collection de
masques), j'ai lézardé comme un touriste dans un
hôtel confortable... Pas vraiment l'immersion
dans l'Afrique profonde, mais bon...
Avant de reprendre la route, j'avais une envie de longue date à satisfaire, une envie de collectionneur : voir la mosquée de Djenné, après avoir par le passé visité celles de Chinghetti, Agadez et Tombouctou. Mais Djenné est à cinq cents kilomètres de Bamako ; nous y sommes donc allés en voiture... la route était longue et pénible - quand on a pris l'habitude de circuler à vélo, on supporte mal le confinement dans un habitacle ! -, mais la mosquée en banco dans la lumière du soleil levant valait bien ce déplacement. Au retour, nous avons abandonné notre chauffeur à Fana de manière à reprendre notre itinéraire sans devoir faire de laborieux kilomètres de goudron, de là nous pouvions en effet reprendre une belle piste vers Sikasso. Trois jours à nouveau sur un itinéraire peu fréquenté, trois jours en milieu rural, trois jours un peu difficiles du fait d'un kilométrage journalier un peu excessif, mais l'ambiance rurale de cette région cotonnière était à la mesure de notre effort. L'accueil au bord de ces pistes est merveilleux car très spontané et d'une grande simplicité : il y a le bonjour bien sûr, puis le verre d'eau fraîche, la palabre, la chaise ou le banc, éventuellement la natte pour la sieste, et si on le voulait il y aurait aussi le gîte et le couvert pour la nuit. Il me semble que l'accueil est inversement proportionnel au degré d'isolement de ces villages ou du moins au nombre de toubabs fréquentant le lieu... et le meilleur test pour savoir si des touristes passent souvent où l'on se trouve, c'est de montrer sa bouille à un enfant en bas âge : s'il hurle à la vue du blanc, c'est que vous avez choisi un itinéraire hors des sentiers battus.
De Sikasso à Bobo-Dioulasso, la piste est devenue goudron, on traverse moins de villages, on a plus l'impression de manger des kilomètres que de se balader à la découverte de l'authenticité africaine, pourtant ces portions d'itinéraire font aussi partie du voyage. A Bobo, quelques jours de farniente pour laisser le temps à Salia d'aller voir sa famille à Ouagadougou (où je ne compte pas me rendre). Salia justement, sans dévoiler ce qu'il a pu me raconter de sa vie privée, je voudrais vous en raconter un épisode : Salia chasseur. Salia a eu plusieurs métiers (paysan, ouvrier du bâtiment, couturier, cuisinier, chauffeur, guide touristique), mais celui de chasseur est peut-être le plus étonnant. Avec lui pas de risque que je me retrouve plusieurs jours en brousse sans trouver quelque chose à me mettre sous la langue. Salia est en effet un chasseur expérimenté.
Adolescent, lorsqu'il faisait partie de sa "société de chasse" (groupe qui fonctionne par cooptation) Salia chassait essentiellement au lance-pierre et à l'arc, il chassait du petit gibier : agoutis, lièvres, porcs-épic, serpents, rats, singes... Le gros gibier, chassé au fusil, était l'affaire des chasseurs plus âgés et plus expérimentés de son groupe. Mais il était surtout expert pour aller chasser le gibier au fond des terriers. Il faut pour cela avoir une connaissance sans faille des terriers : la forme du terrier indique l'animal qui s'y trouve et la méthode pour le piéger. La technique générale est d'enfumer le terrier pour faire sortir la bête, mais attention chaque animal réagit différemment à l'enfumage, d'où la nécessité de savoir à l'avance qui habite dans tel trou. Pour échapper à la fumée, l'écureuil creuse une sortie plus loin, alors que le lièvre tente une sortie, alors que l'agouti construit un mur intérieur pour stopper la fumée, alors que le rat (note du webmaster : cet animal est tellement délicieux que beaucoup préfèrent le voir comme un cousin du lièvre !) se laissera mourir au fond du trou si la fumée est trop importante. A chaque comportement animal correspond donc une technique d'enfumage. Reste que lorsque l'animal ne sort pas, il faut creuser et enfiler son bras dans le terrier pour aller le chercher au fond, et là, on a parfois une mauvaise surprise : lorsqu'un intrus est venu habiter le terrier. Du bout des doigts on s'en aperçoit, car on sent un corps non pas à poils mais à écailles : écailles de lézard ou écailles de serpent ? Tout est dans le doigté... et c'est une question de vie ou de mort ! Par chance, un serpent ne mord jamais dans un terrier sous terre, il va simplement suivre à quelques centimètres la main qui se retire et il attaquera juste au moment où la main atteint la sortie du terrier. Comment ne pas se faire mordre alors ? Si l'on a à portée de (l'autre) main du feu, il faut enfumer l'entrée du terrier pour troubler la vision du serpent et retirer sa main très brutalement ; à défaut de feu, il faut laisser tomber du plus haut possible de la terre sèche à l'entrée du trou et la poussière devrait avoir le même effet que la fumée, mais c'est plus risqué !
Et la chasse aux caïmans !
Placer à quelques mètres l'un de l'autre deux filets qui coupent le marigot, d'un bord à l'autre, des filets à grosses mailles dans lesquelles le caïman est susceptible de s'enfiler la gueule. Placer un troisième filet à petites mailles entre les deux autres, toujours d'un bord à l'autre du marigot, pour que les petits poissons y soient bloqués et attirent les caïmans qui, pour les atteindre, vont se prendre la gueule dans le filet à grosses mailles. Ensuite, il n'y a « plus » qu'à tirer le filet dans lequel le caïman s'est emmêlé et, sur la berge, il n'y a plus qu'à lui enfoncer un pieu dans le crâne (pas dans le corps car cela abîmerait la peau, or c'est sa vente qui est recherchée ici, même si en plus la viande pourra être vendue) sans se faire mordre et sans se prendre un coup de queue...
La chasse aux canards !
Placer sur le marigot des grosses calebasses qui vont flotter, côté bombé vers le haut, en les attachant avec un fil de pêche pour qu'elles ne partent pas au fil de l'eau, un peu comme des bouées ancrées dans un port. Laisser passer plusieurs jours pour que les canards s'habituent à la présence des calebasses. Puis, un jour entrez dans l'eau jusqu'au cou avec une calebasse sur la tête en ayant pris soin d'y percer des trous pour voir et respirer. Ne pas bouger et attendre... les canards. A leur approche, avancer doucement son bras sous l'eau dans leur direction et leur saisir les pattes brusquement vers le bas et les maintenir sous l'eau le temps qu'ils se noient. Selon Salia, si l'on tire sèchement, les autres canards pensent seulement que leur comparse a plongé, et ainsi on peut espérer en tirer un autre, mais si on le laisse se débattre un peu en surface, les autres s'envoleront.
Chasseurs de France et de Navarre, laissez vos pétoires et montrez-vous à la hauteur des chasseurs burkinabais comme Salia !
Avant de reprendre la route, j'avais une envie de longue date à satisfaire, une envie de collectionneur : voir la mosquée de Djenné, après avoir par le passé visité celles de Chinghetti, Agadez et Tombouctou. Mais Djenné est à cinq cents kilomètres de Bamako ; nous y sommes donc allés en voiture... la route était longue et pénible - quand on a pris l'habitude de circuler à vélo, on supporte mal le confinement dans un habitacle ! -, mais la mosquée en banco dans la lumière du soleil levant valait bien ce déplacement. Au retour, nous avons abandonné notre chauffeur à Fana de manière à reprendre notre itinéraire sans devoir faire de laborieux kilomètres de goudron, de là nous pouvions en effet reprendre une belle piste vers Sikasso. Trois jours à nouveau sur un itinéraire peu fréquenté, trois jours en milieu rural, trois jours un peu difficiles du fait d'un kilométrage journalier un peu excessif, mais l'ambiance rurale de cette région cotonnière était à la mesure de notre effort. L'accueil au bord de ces pistes est merveilleux car très spontané et d'une grande simplicité : il y a le bonjour bien sûr, puis le verre d'eau fraîche, la palabre, la chaise ou le banc, éventuellement la natte pour la sieste, et si on le voulait il y aurait aussi le gîte et le couvert pour la nuit. Il me semble que l'accueil est inversement proportionnel au degré d'isolement de ces villages ou du moins au nombre de toubabs fréquentant le lieu... et le meilleur test pour savoir si des touristes passent souvent où l'on se trouve, c'est de montrer sa bouille à un enfant en bas âge : s'il hurle à la vue du blanc, c'est que vous avez choisi un itinéraire hors des sentiers battus.
De Sikasso à Bobo-Dioulasso, la piste est devenue goudron, on traverse moins de villages, on a plus l'impression de manger des kilomètres que de se balader à la découverte de l'authenticité africaine, pourtant ces portions d'itinéraire font aussi partie du voyage. A Bobo, quelques jours de farniente pour laisser le temps à Salia d'aller voir sa famille à Ouagadougou (où je ne compte pas me rendre). Salia justement, sans dévoiler ce qu'il a pu me raconter de sa vie privée, je voudrais vous en raconter un épisode : Salia chasseur. Salia a eu plusieurs métiers (paysan, ouvrier du bâtiment, couturier, cuisinier, chauffeur, guide touristique), mais celui de chasseur est peut-être le plus étonnant. Avec lui pas de risque que je me retrouve plusieurs jours en brousse sans trouver quelque chose à me mettre sous la langue. Salia est en effet un chasseur expérimenté.
Adolescent, lorsqu'il faisait partie de sa "société de chasse" (groupe qui fonctionne par cooptation) Salia chassait essentiellement au lance-pierre et à l'arc, il chassait du petit gibier : agoutis, lièvres, porcs-épic, serpents, rats, singes... Le gros gibier, chassé au fusil, était l'affaire des chasseurs plus âgés et plus expérimentés de son groupe. Mais il était surtout expert pour aller chasser le gibier au fond des terriers. Il faut pour cela avoir une connaissance sans faille des terriers : la forme du terrier indique l'animal qui s'y trouve et la méthode pour le piéger. La technique générale est d'enfumer le terrier pour faire sortir la bête, mais attention chaque animal réagit différemment à l'enfumage, d'où la nécessité de savoir à l'avance qui habite dans tel trou. Pour échapper à la fumée, l'écureuil creuse une sortie plus loin, alors que le lièvre tente une sortie, alors que l'agouti construit un mur intérieur pour stopper la fumée, alors que le rat (note du webmaster : cet animal est tellement délicieux que beaucoup préfèrent le voir comme un cousin du lièvre !) se laissera mourir au fond du trou si la fumée est trop importante. A chaque comportement animal correspond donc une technique d'enfumage. Reste que lorsque l'animal ne sort pas, il faut creuser et enfiler son bras dans le terrier pour aller le chercher au fond, et là, on a parfois une mauvaise surprise : lorsqu'un intrus est venu habiter le terrier. Du bout des doigts on s'en aperçoit, car on sent un corps non pas à poils mais à écailles : écailles de lézard ou écailles de serpent ? Tout est dans le doigté... et c'est une question de vie ou de mort ! Par chance, un serpent ne mord jamais dans un terrier sous terre, il va simplement suivre à quelques centimètres la main qui se retire et il attaquera juste au moment où la main atteint la sortie du terrier. Comment ne pas se faire mordre alors ? Si l'on a à portée de (l'autre) main du feu, il faut enfumer l'entrée du terrier pour troubler la vision du serpent et retirer sa main très brutalement ; à défaut de feu, il faut laisser tomber du plus haut possible de la terre sèche à l'entrée du trou et la poussière devrait avoir le même effet que la fumée, mais c'est plus risqué !
Et la chasse aux caïmans !
Placer à quelques mètres l'un de l'autre deux filets qui coupent le marigot, d'un bord à l'autre, des filets à grosses mailles dans lesquelles le caïman est susceptible de s'enfiler la gueule. Placer un troisième filet à petites mailles entre les deux autres, toujours d'un bord à l'autre du marigot, pour que les petits poissons y soient bloqués et attirent les caïmans qui, pour les atteindre, vont se prendre la gueule dans le filet à grosses mailles. Ensuite, il n'y a « plus » qu'à tirer le filet dans lequel le caïman s'est emmêlé et, sur la berge, il n'y a plus qu'à lui enfoncer un pieu dans le crâne (pas dans le corps car cela abîmerait la peau, or c'est sa vente qui est recherchée ici, même si en plus la viande pourra être vendue) sans se faire mordre et sans se prendre un coup de queue...
La chasse aux canards !
Placer sur le marigot des grosses calebasses qui vont flotter, côté bombé vers le haut, en les attachant avec un fil de pêche pour qu'elles ne partent pas au fil de l'eau, un peu comme des bouées ancrées dans un port. Laisser passer plusieurs jours pour que les canards s'habituent à la présence des calebasses. Puis, un jour entrez dans l'eau jusqu'au cou avec une calebasse sur la tête en ayant pris soin d'y percer des trous pour voir et respirer. Ne pas bouger et attendre... les canards. A leur approche, avancer doucement son bras sous l'eau dans leur direction et leur saisir les pattes brusquement vers le bas et les maintenir sous l'eau le temps qu'ils se noient. Selon Salia, si l'on tire sèchement, les autres canards pensent seulement que leur comparse a plongé, et ainsi on peut espérer en tirer un autre, mais si on le laisse se débattre un peu en surface, les autres s'envoleront.
Chasseurs de France et de Navarre, laissez vos pétoires et montrez-vous à la hauteur des chasseurs burkinabais comme Salia !
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