Le récit de Bruno

Botswana du Nord au Sud

Traverser l'Afrique en vélo nous a-t-il dit. On a tout de suite imaginé les dangers d'une telle aventure : la maladie, les bandits... ou plus classiquement nous avons pu céder à d'autres clichés et imaginer le fauve féroce et surpuissant ! Mais la réalité est peut-être beaucoup moins exotique. Bruno a traversé le Botswana du Nord au Sud et a croisé quelques dangers... Récit et images :
Le Botswana ! Ce pays ne vous dit peut-être pas grand-chose, ou plutôt l’imaginez-vous seulement comme étant le pays du Delta de l’Okavango popularisé en France par notre Nicolas Hulot national. Or, bien qu’ayant traversé à vélo le Botswana du Nord au Sud (un bon millier de kilomètres puisque j’ai passé les 11.000 kilomètres un peu après Livingstone en Zambie et les 12.000 hier un peu avant Gaborone), je n’ai pas vu le fameux delta car il eut fallu que je transformasse mon vélo en pédalo. Pour autant, se représenter le Botswana comme un vaste parc animalier n’est pas très éloigné de la réalité car ce grand pays est peu peuplé (moins de deux millions d’habitants pour une superficie équivalente à celle de la France) et d’immenses régions ne sont donc habitées que par la faune sauvage (100.000 éléphants, m’a-t-on dit, ce qui n’est pas improbable vu le nombre important que j’ai pu voir en bord de, et sur la, route au nord du pays).

Dans un tel contexte géographique, le challenge pour le cyclotouriste est alors de parcourir de longues distances au milieu du bush (un bush très verdoyant, j’imaginais le Botswana plus désertique et plus sec), dans la chaleur de l’été austral, sans village, sans point de ravitaillement en eau, sans véritable endroit pour faire une pause en toute tranquillité (la présence de la faune sauvage perturbe la tranquillité du voyageur solitaire !), seul, puisque j’ai quitté Phillip et Valeska à la frontière zambio-botswanienne (ils continuaient vers l’Est, vers la Namibie) et parce que, sur la Nationale au nord de Nata, il ne passe au mieux que quatre ou cinq véhicules à l’heure, aucune bicyclette (à part la mienne) et naturellement aucun piéton ; seul donc, avec les girafes, les phacochères, les vautours, les perdrix, les écureuils de bush, les éléphants et la crainte du lion. Durant mes trois cents premiers kilomètres, quatre ou cinq véhicules se sont arrêtés pour me dire de ne surtout pas m’arrêter et de pédaler sans cesse parce que le bush était plein de dangereux lions affamés le long de cette portion de route… « pédaler sans cesse », on voit bien qu’ils ne font pas de vélo ces automobilistes ! Etait-ce la réalité ou seulement mon inconscient qui me jouait une mauvaise blague, je n’en sais plus rien, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que, lors d’un de mes arrêts pour boire et manger quelques biscuits, assis à l’ombre au bord de la route et adossé tranquillement à un acacia, instinctivement j’ai brutalement ré-enjambé mon deux-roues sans me retourner et en pédalant énergiquement après avoir entendu dans mon dos un rugissement sourd mais néanmoins puissant !

De la frontière à Francistown (deuxième ville du pays), on ne peut pas se tromper, il n’y a qu’une route (520 kilomètres en quatre jours de vélo), elle est plate, elle est rectiligne, à droite le bush, à gauche le bush, pas l’ombre d’une montée ou d’une descente, pas l’ombre d’un réel virage, seulement de superbes mirages à l’horizon au bout des deux lignes parallèles fuyantes des deux bords de route. Dans cette monotonie presque barbifiante, laisser la priorité à droite aux pachydermes qui coupent la route est alors le seul moment qui me sort de la somnolence, et croiser le pylône téléphonique alimenté à l’énergie solaire (un pylône environ tous les cinquante kilomètres) est l’événement rassurant du parcours quotidien car il me rappelle que, finalement, je suis loin d’être perdu sur une route hasardeuse au milieu d’une jungle dangereuse (il suffirait en effet que je possède un téléphone portable pour vous passer un coup de fil et l’isolement serait alors totalement rompu).

Au bout de ces longues chevauchées solitaires, les étapes sont encore plus rassurantes. Ici, point de petits hôtels basiques où l'on hésite à séjourner par crainte des puces, mais de luxueux lodges pour vacanciers sud-africains (les grandes vacances viennent de commencer en Afrique du Sud) et occidentaux, de luxueux « ressort » qui cependant proposent toujours un terrain de camping (surtout fréquenté par les camping-cars quatre-quatre pour safari) à prix abordable. On est alors un peu « out of Africa » : bungalows bien cachés dans des rideaux de verdure, super restaurant proposant une carte diversifiée et succulente, bière fraîche, eau potable naturellement, décorations soignées, personnel pléthorique, piscine, billard, jeux de fléchettes, sanitaires impeccables, espace sécurisé par des patrouilles de gardes, programme d’activités safari, transat à l’ombre et au calme, etc., sans doute un avant-goût de l’Afrique du Sud. Parfois le lodge est moins clinquant, tout en demeurant confortable et accueillant, c’est alors un
bush camp. Celui d’Elephant Sand au nord de Nata me laissera un souvenir tellement agréable… C’est un lieu qui se mérite lorsque l’on voyage à vélo car il est à l’écart de la route au bout d’une piste de sable profond et mou de deux kilomètres où j’ai sué sang et eau pour pousser ma petite reine toujours trop chargée dans ces circonstances. Mais après la douche en plein air au soleil, puis le repos sous le toit de chaume du petit bar et, enfin, le dîner aux chandelles – une seule table, la mienne, car je suis le seul hôte ce jour-là, a été installée, au milieu de la grande terrasse qui prolonge le bar, pour me servir un délicieux repas préparé en special guest, le patron ayant dit à son cook “prépare un repas pour un gars qui a fait plus de cent kilomètres à vélo aujourd’hui…” – , quel plaisir de regarder la nuit se fondre dans le bush encore gorgé de chaleur. À mesure que disparaît le cercle de lumière derrière l’horizon, le chant des oiseaux s’estompe pour laisser libre cours aux bruissements de la nuit de la savane et une brise se lève pour apporter la douceur espérée. Confortablement assis au calme devant un feu de bois, je regarde s’étoiler le ciel, il fait enfin doux, la bière est toujours fraîche, peu à peu je me laisse envahir par le sommeil… et je rejoins ma tente car le réveil est programmé à quatre heures trente du matin pour démarrer une heure plus tard, au lever du jour, et ainsi pédaler quelques heures dans la relative fraîcheur avant d’être accablé par la vraie chaleur africaine. Nonobstant le réveil avancé, il faut de toute manière rouler un peu avec la chaleur accablante jusqu’à l’arrivée de l’orage en cours d’après-midi. Mais lorsqu’il éclate très tôt dans l’après-midi, voire dès midi, et qu’il y a plus de cent cinquante kilomètres à parcourir, le chalenge consiste alors à tenter d’y échapper en faisant des pauses au moment des plus grosses averses ou à continuer à rouler avec une cape qui ralentit l’allure plus qu’elle ne protège, comme ce fut mon cas un peu avant Francistown.

Heureusement, à vélo, on sèche vite et c’est donc fatigué de mes 190 kilomètres, mais sec, que je débouche brutalement du bush pour entrer dans une ville étonnement moderne, quel contraste ! Des bâtiments modernes, de larges avenues, des feux rouges, des voitures haut de gamme flambant neuves, des taxis, des bus à soufflet, la foule sur les trottoirs, une ville en pleine effervescence… je n’en crois pas mes yeux, tant de décalage avec la brousse que je quitte à peine est fantastique. Francistown est une ville moyenne (100.000 habitants), et ce qui étonne de prime abord, c’est qu’elle a sans doute plus de magasins que Nancy, et ses cinq ou six luxueuses galeries marchandes (à l’occidentale : un supermarché de chaîne internationale et des allées piétonnes, intérieures ou extérieures, bordées de boutiques) feraient pâlir les gérants du Centre St Sébastien nancéien tant elles sont chics, in, diversifiées, achalandées, animées… la société de consommation africaine en pleine action, en pleine croissance. On a l’impression que la vie urbaine botswanaise trouve son essence dans le shopping et la boulimie de consommation, comme si une ville était d’abord une concentration de magasins, et pas des petits bouibouis comme on en trouve partout autour des marchés africains, non, des magasins selects avec vitrines soignées (et, il est vrai, quelques magasins tenus par des Indiens qui ressemblent plus aux bazars africains).

Après Francistown, la route vers Gaborone continue sur la même lancée, toujours plate, toujours au milieu du bush qui ici est clôturé (la faune sauvage est remplacée par des troupeaux de bovins, le Botswana étant gros producteur de viande), toujours sous la chaleur et la menace de l’orage... Pour le cycliste le risque majeur n’est alors plus le lion, mais la circulation automobile qui est devenue plus intense ; j’ai en effet frôlé la catastrophe sur la petite portion de route non encore élargie un peu après Mahalapye (la Nationale Nord-Sud est une très belle route récemment reconstruite – sauf les soixante kilomètres au sud de Mahalapye qui sont en cours de travaux –, elle est large et, pour les cyclistes, elle est bien sécurisée par l’existence d’une voie d’arrêt d’urgence), lorsqu’une voiture venant en face a fait, à quelques mètres de moi, une embardée et a perdu tout contrôle pour terminer en rouleaux sur le bas côté (de mon côté !)... ce fut ma plus grosse peur routière depuis Dakar, l’image de cette voiture noire zigzaguant vers moi ne me quitte plus... lorsque je me suis approché de la carcasse de voiture pour venir en aide aux occupants, une jeune femme en est sortie indemne... merci à la ceinture de sécurité... Cela a un peu gâché ma journée, c’était pourtant une bien belle journée : la température était agréable car il y avait du vent, l’orage ne menaçait pas, je roulais avec un sympathique vent arrière, j’avais traversé le Tropique du Capricorne juste un peu avant d’atteindre mes 12.000 kilomètres, mes roues ne faisaient pas parler d’elles (je n’avais pas éclaté deux chambres à air comme l’avant-veille), j’allais battre mon record de distance quotidien (201 kilomètres !), et comme pour me dire – ou me féliciter – d’avoir bien avancé ces derniers jours, les panneaux signalétiques indiquaient la direction de la toute proche frontière sud-africaine...


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