Le récit de Bruno

En route vers le Sahara

Fin du suspens, l'aventure continue... Et quelle aventure ! Avez-vous déjà entendu parlé de l'harmattan ? Non, pas l'éditeur, le vent ! C'est un violent vent venant du Sahara et soufflant du Nord au Sud les deux premiers mois de l'année. Autant dire que c'est le moment idéal pour remonter le Sahara à bicyclette ; voyez les images...
Vous aviez parié sur mon retour imminent par avion ? Et bien c’est perdu ! C’est en effet tranquillement et à vélo que je rentre au pays. Et si vous regrettez l’annulation du Paris-Dakar, consolez-vous car je vous propose un Dakar-Le Thillot tout aussi trépidant, voire plus… le Sahara à bicyclette, c’est tout de même autre chose qu’en quatre-quatre, non ?

La magie de l’avion a encore frappé ; une douzaine d’heures d’Airbus et me voici passé de l’Afrique Australe occidentalisée à l’Afrique de l’Ouest authentiquement africaine. En pleine nuit, brutalement, Dakar me jette au visage la réalité du sous-développement africain : la salle de réception des bagages de l’aéroport est sale comme un hall de gare un jour de grève du personnel de nettoyage, elle est mal éclairée par quelques vieux néons poussiéreux, des piles de bagages oubliés ou égarés – certains éventrés – couvertes de poussière épaisse s’entassent de ci de là ; un tapis roulant en panne, partiellement démonté, semble être définitivement abandonné – sans doute par manque de pièces de rechange – ; des porteurs dorment sur leurs trolleys sans ce soucier le moins du monde des voyageurs débarquant ; au contrôle, les policiers portent des uniformes hétéroclites, on a vraiment l’air de les déranger (il est trois heures du matin) et donc les formalités sont réduites à leur plus simple expression ; par mesure de sécurité, le hall d’arrivée est vide de monde, la foule des intermédiaires douteux est contenue à l’extérieur derrière une barrière contrôlée par des vigiles ; lorsque je m’approche de cette dernière, je sens la pieuvre humaine se diriger vers moi, moi l’unique blanc débarqué de l’avion de Johannesburg (c’est en fait un vol pour New York, et Dakar n’est qu’une escale où presque personne ne descend), les regards me fixent, les bras me montrent, « Monsieur… un taxi… quel hôtel… eh, mon ami… patron, du change, les banques sont fermées… on s’appelle comment… venez, je m’occupe de tout… eh, le blanc…, mais je vous reconnais, c’est moi Abdou… » … surtout, ne pas répondre, surtout ne pas passer la barrière et chercher calmement l’homme qui doit brandir la pancarte de l’hôtel où j’ai opportunément réservé une nuit et requis un transferts de l’aéroport (naturellement l’homme n’est pas là, mais un peu de patience et il arrivera… il m’attendait, dit-il, à l’autre porte !). Une fois le contact établi, il me faut filer à l’anglaise (pas facile avec une bicyclette) à travers la foule collante, derrière mon hôte peu prévenant qui m’embarque comme du bétail dans un taxi, que dis-je dans une carcasse sur roues pour laquelle une casse automobile en France ne donnerait pas un kopeck. Sans phare dans une ville sombre mal éclairée, l’épave, sautant sur une chaussée défoncée, me mène doucement (heureusement d’ailleurs car je doute des freins) par un itinéraire alambiqué qui pourrait effrayer un néophyte… pour ma part, je suis plus préoccupé par la porte du coffre qui se balance de haut en bas, car mon vélo a été à moitié enfourné et pend un peu à l’arrière du véhicule, un nid-de-poule un peu plus prononcé que les autres pourrait le faire chuter, à défaut de celle de mon chauffeur, ma vigilance s’impose donc.

Le lendemain, dans l’attente de l’établissement de mon visa mauritanien, je déambule dans le centre-ville de Dakar, il fait chaud et poussiéreux, je respire les gaz d’échappement, au passage de certaines voitures ou devant les boutiques de CD la musique rap africaine est assourdissante, j’ai bien du mal à avancer sur des trottoirs parsemés d’embûches de toutes sortes (trous, gravas, trottoirs abandonnés à la rue, véhicules mal garés, essaims de vendeurs à la sauvette, noria d’enfants des rues mendiant, changeurs de devises insistants…) qu’emprunte une foule qui semble se mouvoir sans but bien précis, et pas question de contourner le trottoir par la rue, l’embouteillage permanent donne tous les droits aux conducteurs énervés dont celui d’ignorer les piétons… seul le parfum si particulier des femmes africaines m’incite à traîner encore un peu dans cette fournaise urbaine oppressante. Je rentre finalement à l’auberge en taxi, visa en poche mais épuisé par cette première après-midi ouest-africaine.

À moi maintenant la campagne et la route sénégalaise. Je ne vous raconterai pas mon Dakar-Saint Louis, ça sentirait un peu le réchauffé car, rappelez-vous octobre 2006, c’était mes premiers coups de pédale en terre africaine. Les mêmes quatre cents premiers kilomètres, sauf que cette fois-ci je n’ai pas eu la pluie le premier jour (un baptême suffit) ni le soleil les jours suivants, mais un ciel d’acier brossé ; sauf que l’entraînement jouant, je n’ai pas mis cinq jours pour rejoindre la frontière nord, mais seulement quatre ; sauf que d’octobre à janvier la campagne est passée du vert au jaune… je me suis donc livré au jeu des différences pour agrémenter ma progression vers la Mauritanie.

« Bienvenue en Mauritanie » me dit le douanier lorsque je quitte le bac qui franchit le fleuve Sénégal à Rosso, est-ce de l’humour noir (vu les événements récents) ou est-ce pour me mettre dans de meilleures dispositions lorsque dans un instant il me demandera un « petit quelque chose pour les procédures administratives » ? Paradoxe de la République Islamique de Mauritanie, la première personne avec qui je discute (sur le bac) c’est Monsieur le Curé de Rosso… qui m’invite à passer la nuit à la mission. Pays où l’islam est religion d’état – cent pourcents des Mauritaniens sont, par la loi, musulmans, et changer de religion est interdit – l’église catholique, et elle seule, y est reconnue et tolérée dès lors qu’elle ne se livre à aucun prosélytisme. Quatre pères se partagent ce vaste « diocèse » grand comme deux fois la France, mais ce sont donc des curés sans paroissien, « pour maintenir une présence et faire de l’aide au développement, on peut faire vivre l’Evangile sans le dire explicitement… » m’expliquera ce curé installé ici depuis plus de quarante ans et totalement intégré à la vie locale (tout le monde le connaît à des kilomètres à la ronde), ce curé qui est natif, je vous le donne en mille, de Lépanges sur Vologne (en savoir plus sur cette mission : voir ma rubrique « coup de cœur »).

Le fleuve Sénégal est une barrière géographique totale. Côté sénégalais, je roulais à travers de vastes étendues très plates couvertes d’une steppe sahélienne aux touffes d’herbe grisâtre poussant sur un sol couleur crème ; passé le fleuve, je m’enfonce sans transition dans le Sahara. Au sol, le chiche gazon jaunâtre a totalement disparu, j’entre dans le royaume des sables couleur tuiles provençales, d’abord de vagues bosses puis progressivement de véritables dunes bornent les deux côtés de la route ; et lorsque les dunes isolées se rejoignent pour construire de petits massifs dunaires, la route épouse les escarpements pour franchir ces dorsales de fluide à clepsydre ; à la sortie de certains virages les talus débordent et le sable vient manger un peu le goudron. En contraste à la couleur brique du sable, l’air est d’un blanc aveuglant et cotonneux : un mélange de brume de chaleur et de poussière en suspension. De beaux petits acacias verts s’accrochent aux versants sablonneux ; dans les creux abrités, de larges tentes berbères blanches ont été dressées comme des petits chapiteaux de cirque ; partout des chèvres et des dromadaires broutent tranquillement les arbrisseaux épineux. Au bord de la route, des hommes enturbannés de chèche blanc ou bleu ciel attendent impassiblement le passage d’une Mercedes taxi collectif ; de temps en temps des gamins débouchent en courant d’un campement pour venir me lancer un « Bonjour Monsieur, comment ça va ? ». Les femmes sont plus discrètes et me regardent passer depuis le seuil de leurs habitations.

Après Tiguent et après cette introduction saharienne, le paysage et l’ambiance changent radicalement, une autre facette du désert se découvre à moi. La route vers Nouakchott est maintenant très rectiligne, le désert est devenu obstinément plat, le sable est blanc comme du sel fin, il est recouvert d’une fine couche herbeuse très sèche, et surtout l’absence de dune et l’absence d’acacias laissent le champ libre au vent. Un vent soutenu, un vent continu, un vent de nord-est que je prends en pleine face, un vent effroyablement usant qui ralentit ma progression et allonge artificiellement l’étape. C’est une lutte permanente où chaque coup de pédale a son prix. Dans le meilleur des cas, plus de vingt jours de Sahara m’attendent, avec un tel vent je suis dubitatif. Au raz du macadam, le sable fin défile à toute allure comme un gaz lourd sous pression. Le ciel est chargé d’un nuage de poussière et de sable mêlés au travers duquel le soleil peine à filtrer par intermittence. Par moments l’horizon s’assombrit et la visibilité se réduit à quelques centaines de mètres, mais pas encore au point de me forcer à m’arrêter. Le sable cingle mes mollets, je respire la poussière et je cligne des yeux pour évacuer l’accumulation de fines particules dans le coin de mes yeux, vais-je devoir rouler emmitouflé dans un foulard ? L’arrivée dans le capharnaüm de Nouakchott est presque un soulagement, c’est pourtant l’une des plus vilaines capitales que j’ai pu rencontrer : un bricolage de béton de mauvaise qualité érigé à la hâte sur les sables du littoral, sans le moindre souci d’urbanisme, et recouvert de poussière et d’ordures (une ou deux grandes artères bordées de bâtiments publics récents essayent cependant de maintenir l’illusion).

La nouvelle route qui part de Nouakchott vers le Nord en direction de Nouadhibou et la frontière marocaine longe au début, pendant une centaine de kilomètres, l’océan, mais on ne le voit pas car on est un peu en retrait, on traverse simplement un désert plat et monotone de sable blanc. Par chance pour moi ce matin-là, le vent faisait la grâce matinée, car lorsqu’il se réveilla vers dix heures trente il se mit rapidement à augmenter en intensité à mesure que j’avançais. C’était un vent de travers qui ne gênait pas fondamentalement ma progression mais qui, au bout d’un moment, gorgé de sable fin comme de la farine m’infiltrait partout de la tête aux pieds, de quoi accroître progressivement mon impatience à arriver à l’étape. L’étape, c’était lorsque la route rectiligne quitte la côte pour, par de grandes courbes, épouser l’entrée dans un vaste erg de sable rose.

Là, je devais trouver un campement touareg en bord de route niché entre deux cordons de dunes. Quatre tentes blanches, basses, à poteau central plantées dans le sable, quelques chèvres, un puits rudimentaire et un accueil saharien, simple et réconfortant. Le gardien m’aidera à pousser le trop lourd vélo dans le sable jusqu’à ma tente, une tente au sol recouvert de nattes, avec une bassine et un broc d’eau dans un coin pour chasser le plus gros du sable qui me colle à la peau et surtout un confortable matelas sur lequel je m’écroule pendant que mon hôte me prépare les trois thés de bienvenue. Quel plaisir d’être enfin à l’abri du vent dont les rafales font brutalement claquer la toile épaisse de la tente. Le soir, la patronne du campement a fait tuer un cabri pour l’occasion et, selon la tradition saharienne, on m’offre les meilleurs morceaux en apéritif (le foie et un jarret cuits à point). Suit, à nouveau, la cérémonie des trois thés, puis le repas lui-même : une bonne plâtrée de riz agrémentée d’abats de la biquette. Je m’endors dans une nuit calme de pleine lune, le vent a fermé boutique… mais il rouvrira quelques heures plus tard me réveillant sur les coups de deux heures du matin.

À l’aurore, je suis inquiet car les bourrasques sont déjà violentes, j’hésite à me lever pour prendre la route dans ces conditions. Mais lorsque la lumière du jour devient suffisante, je découvre un beau panorama dunaire sur fond de ciel qui va bleuir, signe que le vent est moins fort que je ne le percevais sous la toile puisqu’il ne soulève pas de sable ; je prends donc la route sans tarder. Une aubaine que je sois parti tôt car, lorsque je quitte l’erg après une trentaine de kilomètres, je rencontre l’enfer du vent de sable. Pendant quatre-vingts harassants kilomètres je vais rouler à petite allure dans un Sahara hamiltonien, face à moi un écran tantôt blanc laiteux, tantôt gris ou rose, c’est un brouillard de sable agressif d’où émergent parfois deux phares d’automobile, la visibilité varie selon les rafales de dix à cent cinquante mètres, le sable sous pression me flagelle les mollets et, lorsque la route longe une dune, des tourbillons de sable viennent m’envelopper m’obligeant à fermer les yeux alors qu’au contraire c’est là qu’il faudrait redoubler de vigilance pour éviter les paquets de sable qui ont envahi la chaussée. Autant vous dire que je suis à deux doigts de renoncer car il ne faudrait qu’un geste de ma part pour que les véhicules qui ralentissent en me doublant s’arrêtent pour charger le força (inconscient ?) de la route perdu dans la tempête ; mais me disant que ce n’est pas plus terrible qu’une tempête de gros sel de neige me surprenant en ski de fond le long de la corniche du Hohneck, je prends mon mal en patience et j’appuie sur les pédales jusqu’au bienvenu panneau « Station service Total, épicerie, restaurant, aire de repos à un kilomètre cinq cents »… enfin l’étape, plus qu’une seule chose compte : me mettre à l’abri du sable.

Autre jour, autre ambiance, je quitte ma station service au petit jour sans un poil de vent, le soleil se lève et éclaire un splendide ciel bleu, je découvre (la veille je n’ai rien vu) un désert emblématique : c’est plat, du sable blanc à perte de vue juste troué par un goudron noir en parfaite ligne droite, pas la moindre aspérité à l’horizon, et lorsque vers dix heures, après quarante kilomètres, le vent se lève et commence à faire couler le sable au raz de l’asphalte, oh bonheur, c’est un vent du Sud, un vent arrière donc, un vent qui me pousse, un vent qui rapidement forci et là, c’est génial, c’est comme un manège de fête foraine : sans effort, je roule à plus de quarante kilomètres-heure, j’avale certes du sable, mais j’avale surtout des kilomètres en veux-tu, en voilà. Bien décidé à profiter de cet ennemi de hier devenu le plus précieux, et inespéré, des alliers aujourd’hui, et ce jusqu’à épuisement de ce dernier et/ou de moi-même, je parcours avec aisance les cent vingt kilomètres qui me séparent de Bou Lanouar. Il n’est alors que treize heures, j’ai cent soixante kilomètres au compteur, mais je ne suis pas fatigué. Rejoindre Nouadhibou est alors très tentant, ce n’est « qu’à » quatre-vingts kilomètres, là-bas je suis sûr de trouver un hôtel et surtout une douche (je suis complètement plâtré de sable), alors qu’ici il ne doit y avoir au mieux qu’une tente bédouine pour passer la nuit.

Sans trop réfléchir je remonte en selle ; sans trop réfléchir car je sais bien qu’à ce carrefour la route oblique à quatre-vingt-dix degrés pour d’abord suivre plein Ouest la frontière marocaine et la ligne de chemin de fer de Zouerate et, ensuite, piquer plein Sud sur la presqu’île de Nouadhibou ; sans trop réfléchir car je sais tout autant que ces changements de direction signifient la fin de ce merveilleux vent arrière. Pendant les quarante premiers kilomètres, avec maintenant un vent de travers ma progression est plus pénible, mais ce n’est rien comparé au calvaire des quarante autres et derniers kilomètres (sur un total journalier de 244 kilomètres !) que j’entreprends vent de face pour une fin d’étape de folie. Comme pour prendre sa revanche d’avoir trop abusé de lui le matin, Eole, aidé par une géographie en creux et bosses, me scotche littéralement sur place, tous muscles bandés je roule très péniblement à huit à l’heure dans les petites montées, entre douze et quatorze au mieux dans les descentes, épuisé je suis obligé de faire halte tous les dix kilomètres… j’arrive cependant à destination un peu avant la nuit, je ne sens plus mes cuisses, les crampes me guettent, c’était trop, vraiment trop, demain je ne roulerai pas, le Maroc peut bien m’attendre un jour de plus.

Le Maroc à défaut de République Sahraoui, car c’est en effet sur un Sahara Occidental occupé par le Maroc que s’ouvre la frontière ici et donc, comme le nom de cette région l’indique, s’il y a bien une frontière politique à traverser, il n’y aura pas de changement géographique, ce sera toujours le Sahara, ce désert que j’ai rencontré il y a déjà sept cents kilomètres sur la rive nord du fleuve Sénégal et qui va m’occuper pendant encore plus de mille kilomètres jusqu’aux contreforts sud de l’Atlas… puisse le vent de sable se calmer un peu, Inch Allah !
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