Le récit de Bruno

Sahara Occidental, le pays du vent

Pour certains, c'est une zone trouble ayant subi un long conflit ; pour d'autres, c'est le lieu de la grande aventure de l'Aéropostale ("Vol de Nuit", Antoine de Saint Exupery), mais pour Bruno, le Sahara Occidental est surtout une histoire de vent et de longue route (images)
Pour le cycliste, l'équation « Sahara Occidental » est la suivante :
* Contrainte n° 1 : le camping sauvage est impossible (très fortement déconseillé), du moins au sud de Dakhla, car la région est minée suite au conflit des années soixante-dix quatre-vingt entre le Maroc et le Front Polisario – de nombreux panneaux sont là pour vous le rappeler.
* Résultante n° 1 : le cycliste doit faire étape dans des lieux sécurisés tels que les stations services, les hameaux ou les bars-épiceries de bord de route.
* Contrainte n° 2 : nous sommes dans un désert et les lieux sécurisés sont donc rares et alors espacés par des distances toujours supérieures à cent kilomètres.
* Résultante n° 2 : les étapes du cycliste sont longues.
* Contrainte n° 3 : au Sahara Occidental en janvier, il y a les jours de vent, les jours de grand vent et les jours de vent démentiel ; sur un cadran d'horloge, si le Nord est à midi, la direction générale de la route est à une heure et le vent oscille entre deux et quatre heures, c'est donc un vent plutôt latéral ou légèrement de face – sauf dans les rares instants où la route oblique momentanément plein Nord et que le vent reste à quatre heures, là c'est le bonheur d'un très léger vent arrière.
* Résultante n° 3 : quel que soit le jour, la vitesse du cycliste est faible.
* Résolution générale de l'équation sous contraintes : la combinaison des résultantes partielles 2 et 3 implique donc, d'une part, que le cycliste doit être en selle du lever au coucher du soleil, soit généralement huit à neuf heures de vélo, une à deux heures de pauses et de belles escarres aux fesses en prime et, d'autre part, qu'à l'arrivée le cycliste est totalement liquéfié et, enfin, qu'il doit vite récupérer car le lendemain aux aurores il doit renouveler la même performance... de quoi tuer la bête ou du moins l'écoeurer du cyclotourisme.

Après Dakhla, la contrainte n° 1 tombe, ce qui réduit un peu la négativité de la résolution générale de l’équation.

Mais à partir de Boujdour, la contrainte n° 3 se renforce car la direction générale de la route passe à deux heures et le vent à une heure, un vent de face donc, un vent froid et humide venant tout droit des courants marins glacés qui passent entre la côte et les îles des Canaries toutes proches ; là, dans cette lutte contre le courant d'air froid qui grossit d'heure en heure, on réalise que l'on a effectivement bien passé le tropique du Cancer et que désormais il va falloir compter avec le froid des hivers des zones tempérées (pour l'instant seulement le matin et le soir). À l’inverse, lorsque l’on croise alors des « collègues » cyclistes qui sont en partance pour le Sud de l’Afrique (Dave, Florence, Jean-Philippe et Jacques, cf. la rubrique « coups de cœur » du site), on se dit qu’ils ont bien de la chance car ils vont avoir chaud et le vent pour eux… mais on les plaint aussi, avec un petit sourire, d’être encore si lourdement chargés (encore quelques milliers de kilomètres et ils commenceront à vider leurs sacoches !).

Après Laâyoune, la région administrative du Sahara Occidental que je quitte ce jour-là sans m'en apercevoir après quatre-vingts kilomètres de chevauchée matinale, comme pour me dire adieu ou pour s'excuser de m'avoir offert des conditions éoliennes démentielles (pendant les huit jours de vélo qui me séparent de la frontière sud du Maroc), me gratifie d'une belle journée ensoleillée, presque sans vent (si, si, vous avez bien lu, presque sans vent), sans mines bien sûr et sans réel isolement (un village tous les trente-cinq kilomètres environ). Grâce à quoi, arrivé tôt à Tarfaya (ex-Cap Juby), je peux visiter l'intéressante exposition consacrée à Saint-Exupéry et l'histoire de la ligne aéropostale Latécoère Toulouse-Dakar, dont ce dernier fut le chef d'escale ici à Cap Juby… un peu de culture, cela met assurément un peu de baume (et des envies de lecture) dans la rude vie de cycliste qui chaque jour se bat assez bestialement contre les éléments que sont le vent et le sable, ces nobles éléments de dame Nature qui, lorsqu'ils se liguent, rendent si peu hospitalier ce désert qui pourtant a tant inspiré Saint-Ex.

L'accalmie aura été de courte durée (un seul jour donc) et lorsque, de Tarfaya, je reprends la route presque plein Est en direction (lointaine) de Guelmin, le vent est au rendez-vous et, comme pour me signifier que la sortie administrative du Sahara Occidental ne signifie nullement la fin géographique du Sahara, il s'aligne parfaitement sur ma trajectoire pour me souffler durement en pleine face. Pour lui donner la réplique, j'ai fait alliance avec François, un jeune retraité qui boucle son deuxième tour du monde à vélo (voir la rubrique "coups de cœur" pour en savoir plus) ; nous roulons certes lentement, mais nous roulons sûrement sans trop nous épuiser car nous pratiquons des relais tous les deux kilomètres. Nous prenons même parfois le temps de nous arrêter un bon moment lorsque, comme le fit Abdallah le gardien d’un pylône de relais téléphonique, nous sommes invités à partager le thé marocain et à faire une petite causerie. Malgré les relais, notre pugnacité et les thés, le vent est si fort que, le soir après une journée entièrement consacrée au vélo, nous n'arrivons jamais à l'étape que nous avions programmée le matin, en particulier à partir de Tan Tan, là où le désert change totalement de physionomie en se métamorphosant d'une plaine côtière en un enchevêtrement de collines aux pentes en « montagnes russes ». Mais jour après jour nous progressons toujours un peu plus vers le Nord… du moins jusqu'à Rass Moulil, minuscule village perdu au milieu de la hamada caillouteuse à quelque soixante-dix malheureux kilomètres de la porte de sortie du Sahara (Guelmin), où le vent de sable qui nous réveille au petit matin est d'une telle intensité (à l'arrêt sur le bord de la route j'ai du mal à rester debout avec mon vélo à la main) que finalement nous baissons les bras et arrêtons un bus pour terminer, confortablement assis (un peu déçu, mais pas trop), notre traversée saharienne. Chapeau bas, Monsieur Eole, je vous concède soixante-dix kilomètres sur les 2.131 kilomètres (une étape journalière sur dix-huit) depuis mon entrée dans le Sahara sur la rive nord du fleuve Sénégal !

Quant au paysage, le Sahara Occidental est bien un désert, ou plutôt l’alternance entre des étendues de désert total et des passages en steppe très aride où poussent des touffes verdâtres dispersées lorsque le sable cède un peu la place à la rocaille. Nonobstant les quelques courbes de la route et les rares petites dépressions creusées par des oueds asséchés, une fois faite abstraction du vent et de son bruit assourdissant, le Sahara Occidental, vu de la Route Nationale 1 qui longe la côte, c'est morne, régulier, monotone, plat, rectiligne, barbant, égal, morose, infini, lassant, ras, toujours pareil, nu, ennuyeux, immobile, insipide, monocorde, vide, uniforme, rasoir, terne, psalmodique, poussiéreux, assoupissant, imperturbable, atone, répétitif, plane, mort, interchangeable, aplati, solitaire, inconsistant, semblable, vaste de platitude, pâle, horizontal, invariable, éteint, lunaire, nûment même, sans relief, languissant, lisse, identique, hypnotique, redondant, fade, désert...

Les seules aspérités, sur l'écran de ce lent travelling avant qui semble tourner en boucle, ce sont au début les panneaux « Danger, mines ! », puis parfois les lignes d'écume blanche des vagues lorsque l'océan se rapproche de la route (ou l'inverse), ensuite de temps en temps des dromadaires qui semblent abandonnés à eux-mêmes, plus régulièrement des panneaux indicateurs annonçant une courbe ou un gué (quand après dix jours à lutter contre le vent vous découvrez soudainement et sans motif apparent un panneau de signalisation représentant une manche à air, vous appréciez pleinement l'humour marocain !), de ci de là quelques bâtisses en ruine, une fois par jour la station d'essence et, surtout, les bornes kilométriques rouges et blanches qui s'enfilent sur le fil de la journée comme les petites perles d'un collier immense, car étagé, au cou d'une femme Massaï. Ce sont des bornes au combien bienvenues : non seulement elles me donnent espoir en rapprochant régulièrement le terme de mon étape quotidienne, mais en plus elles me permettent d'appuyer mon vélo lors des pauses, le vent - encore lui - ayant eu raison de ma béquille en la bistournant à l'occasion d'une rageuse bourrasque qui fit tomber mon pauvre Orbea de tout son poids. Par contraste, lorsque, après trois semaines de traversée du désert, l’on arrive à Guelmin, la porte de sortie du Sahara, ce qui frappe brutalement le regard (même un jour de vent de sable) ce sont les arbres que l’on trouve alors si nombreux soudainement, si hauts, si verts, si incongrus dans l’environnement resté jaune, poussiéreux et caillouteux, si frais lorsqu’ils bruissent dans le vent, si clairement synonymes d’oasis.

Mais le Sahara Occidental, c'est aussi un désert urbanisé avec ses trois villes portuaires et de garnison (Dakhla, Boujdour et Laâyoune) distantes de plusieurs centaines de kilomètres l'une de l'autre entre lesquelles bée encore un abîme de solitude. J'écris "encore" car le Royaume marocain a déjà massivement investi dans des implantations flambant neuves en bordure de Nationale au milieu de nulle part : de jolies petites maisons colorées, alignées pour former un bourg en damier centré autour d'un minaret et d'un château d'eau, qui, pour l'instant, sont des villages fantômes car il ne sont pas habités. Par qui le seront-ils d'ailleurs ? Par des réfugiés Sahraouis actuellement « parqués » à Tindouf en Algérie qui accepteraient un retour au pays en devenant marocains ? Par des « colons » venant du nord du Maroc pour poursuivre le développement – déjà bien engagé – de cette région australe du Maroc ?

Ces trois villes donc ; oh ! quel plaisir de les rejoindre après plusieurs jours de vélo harassants : du désert inhospitalier et impitoyable en cette saison des vents, vous passez subitement dans un Maroc convivial, festif, détendu, tranquille, bon vivant, fourmillant d'activité... Ah, ces cafés en terrasse sous les arcades pour un petit déjeuner « café-croissants » ou pour un thé vert à la menthe en fin d'après-midi ; ah, ces esplanades pour se baguenauder à la nuit tombante au milieu de la foule des jeunes qui discutent avec animation et qui lorgnent l'autre sexe ; ah, ces places de La Marche Verte ou Hassan II sur lesquelles la foule se retrouve pour discuter et où l'on déambule dans la fumée des barbecues de brochettes et de merguez ; ah, ce petit restaurant en coin de ruelle où l'on vous sert de succulentes olives marinées pour vous faire patienter, avant de déguster une énorme salade de crudités variées toutes fraîches, puis un excellent tajine longuement mijoté pour que les oignons soient réduits en mélasse caramélisée et que les raisins de Corinthe soient gorgés de sauce curry à souhait ; ah, ces petites ruelles envahies par le sable où l'on semble se perdre et où l'on surprend des gamins tapant la balle, la maman étendant une lessive, le vieux fumant un narghilé sur le pas de sa porte ; ah, ces petites épiceries aux étales multicolores où je vais acheter les dattes, les bananes et le pain qui quotidiennement constituent mon alimentation de cycliste ; ah... ce n'est pas encore la magie des vieilles médinas de Mogador, Marrakech ou Mekhnès, car ces villes du Sahara Occidental sont des villes récentes bâties à la hâte (lorsque la région était espagnole, il ne s'agissait pas encore de villes, mais de très petits comptoirs), mais l'esprit y est déjà… et j'ai hâte désormais d'aller vérifier que c'est bien le même esprit qui anime les rues des villes marocaines plus au Nord… encore quelques kilomètres et je serai à Essaouira, là où j'ai décidé de me reposer de la traversée saharienne avant de repartir plus au Nord.

Quelques kilomètres, mais plusieurs jours de vélo car le vent ne veut plus me lâcher : dans cette zone intermédiaire où le Sahara, que je viens de quitter, laisse dépasser quelques franges de collines sablonneuses qui s’interpénètrent avec les premières bribes des contreforts de l’Anti-atlas, la tempête sévit et m’oblige à faire des étapes minuscules et pourtant coûteuses en énergie (il faut parfois mettre pied à terre si l’on ne veut pas chuter, emporté par la bourrasque latérale)… vraiment le Sahara aura été pour moi le pays du vent…
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